Il boude.
Parce que le poste de télévision a enlevé sa série refuge. Parce qu’il n’a pas l’énergie de faire ce qu’il veut. Parce que le formidable orage annoncé menace de ne pas se pointer.
Il boude devant un bouddha qui se bidonne. C’est un porte-bonheur inhabituel pour un tel homme qui ne laisse que peu au hasard. Un souvenir d’un voyage d’amis dans le quartier chinois qu’il conserve à mi-distance entre son moniteur d’ordinateur et son pot à stylos.
« Bloupe ». Son téléphone cellulaire l’a notifié. Il aime les rares petits bloupes de son téléphone. En examinant son appareil, il se tanne de sa lenteur et se dit qu’un nouveau modèle s’imposera. Un nuage de déception assorti à son timbre terne lui revient : la notification n’est pas celle annonçant le message de son ami. « Pourquoi est-ce toujours moi qui prends des nouvelles ? ». Il reboude en se disant qu’il est mieux sans ami s’il en est ainsi.
Il boudine et relie les feuilles de son esprit jusqu’à cet instant, quand sa bouche est mal orientée pour accueillir sa tasse de café. Ces secondes, quand la chaude infusion s’élance avec enthousiasme de la porcelaine à son pantalon.
Ce banal petit malheur a cassé la cadence de sa grande bouderie. Tous s’en porteront pour le mieux, sauf le pantalon.
« Michel, tu t’en vas où de même ? » lui lance nonchalamment son superviseur depuis la lumière diffuse de son bureau en coin.
Michel lui indique qu’il va se changer à la maison. Depuis des années, Michel exhibe à tous ses collègues les photos de son condominium moderne à trois coins de rue du bureau. Pendant la longue période de télétravail, il était bien fier de varier les arrière-plans pour afficher son bon goût. Ses collègues discutaient souvent de Michel mais il ignorait que ce fut surtout pour se moquer de ses fortes manies hygiéniques et antibactériennes.
En quittant le Secrétariat national des infrastructures juvéniles, Michel voit une vieille dame crier sa peine sous la fine pluie brumeuse.
D’ordinaire dégoûté par les vielles personnes et les gens tristes, l’amateur de bloupes et de lingettes désinfectantes est interpellé par la dignité du désarroi de cette ancienne.
« On a pris mon temps, lance-t-elle au fonctionnaire bloupiste. On l’a volé !
— De quel temps s’agit-il, madame ? Le beau, le long, celui qui court ? Continue Michel qui se trouve de plus en plus drôle.
— C’est celui de mon dernier mari. Vite vite, le bandit est parti par là. C’est le dernier souvenir que j’ai de lui. Il est décédé d’un infarctus il y a trois ans. Je ne suis plus mariée. Vite vite, il s’enfuit. Je l’ai tellement aimé, Papias. Un vrai bon vivant. Je vous en prie, ramenez-moi la montre de mon Papias »
Elle pointe le portail de fer forgé jouxtant la grande bibliothèque. Le vilain voleur de valeurs s’est volatilisé dans la forêt urbaine. C’est digne de l’animal qu’il est, pense notre héros du jour en devenir.
« Je ferai de mon mieux, madame.
— Je vous en remercie. Vous pourrez me retrouver ici. Je vous attendrai ici, OK » lui envoie la septuagénaire.
En pénétrant le havre de feuillus, il sprinte le seul chemin qui mène à un grand parc pour enfants.
Michel est distrait en apercevant des balançoires non conformes installées sur une surface peu amortissante. Il en note tous les détails dans son calepin, même le dessin de rivets grafignés qui seront à remplacer. La rédaction de ce constat d’infraction attendra son retour au bureau. « Ce n’est pas le plus beau des métiers que d’être inspecteur de balançoires, mais s’il ne le fait pas, qui le fera ? Surtout pas Huguette. Elle laisse tout passer. » Analyse Michel. Il sommera les responsables du parc de tout arracher.
En rangeant son calepin, le champion des jeux sécuritaires voit un homme louche près de la structure de toile d’araignée. « Ça doit être le voleur ». Vêtu de jeans effilochés et d’une camisole surtout blanche, ce monsieur a aussi les dents croches. « Il n’y a que les voleurs et les pauvres qui ne prennent pas le temps de magasiner ni d’aller chez le dentiste », réfléchit Michel.
Ce crotté est accroupi à côté d’une coquette de quatre ans.
Michel, bien que vivement préoccupé, fait mine de rien. Il ralentit le tempo de sa démarche et de son souffle et prends le banc le plus près de l’araignée. La fin de sa course rime moins avec son arrivée à destination qu’avec sa piètre condition physique. Michel est d’une sophistication active, mais en matière de déplacements actifs, il est plutôt un matelot de matelas. Ce matelas, il est installé dans le salon devant l’écran de projecteur.
« Fais-moi confiance, Mimine, ça va marcher, annonce l’intouchable à la petite brunette.
— Je t’ai promis que cette montre-là, celle-là là, elle va aider Papi à vivre. Ça fait des semaines que je la cherche. Je l’ai reprise à la vieille sorcière. Elle l’avait volé à Papi le jour du début de ses troubles de santé.
— Paaaa, pourquoi est-ce qu’une montre peut l’aider ? Tu m’as dit qu’il avait un problème de cœur.
— C’est vrai qu’il a un bobo au cœur. Mais cette montre-là va lui donner le courage de sortir. Et de profiter des moments avec toi. Là, il se cache dans un sanctuaire où le temps n’existe pas. Ça le protège contre les bobos du cœur, mais son refuge lui suce la vie comme le font les moustiques. »
Michel est vivement intéressé par la suite de cette histoire, bien plus que par son plan initial de récupérer ce bracelet fantastique. Il suit donc la petite famille en espérant pouvoir justifier de ne pas rendre le cadran-bijou à la vieille dame.
La poursuite laxiste s’arrête quelques pas plus loin, lorsque l’enfant découvre une nouvelle installation à escalader. Assise au sommet, à la hauteur des épaules de son père, elle lui demande :
« - Paaaa, pourquoi ça se peut que le temps peut ne pas exister ? C’est quoi exactement le temps ?
— Oh… Le temps, c’est ce que tu vois. La différence entre un dessin et un film en dessin animé. C’est ce qui se passe. Le mouvement et l’usure qui naissent de la chimie et de la mécanique. C’est ce qui fait de toi une fille brillante qui peut ajouter une idée à une autre pour mieux apprendre et aimer. Le temps, c’est aussi ce qui te permet d’avoir un impact sur les autres et sur toi-même. Le temps disparaît quand on ne voit plus, quand il n’y a plus de mouvement, quand tu n’as plus d’idées.
— Ah je comprends. Regarde tous les gros oiseaux dans le ciel ! »
Après avoir grimpé sur tout ce qui se grimpe dans ce parc possiblement désuet, l’enfant gambade vers l’autre sortie de la forêt urbaine. Michel profite de l’avance de la fillette pour retrouver Paaaa. Celui-ci, habituellement peu intéressé par les étrangers en habits tachés de café, accueille tout de même celui qui le pourchasse.
« Tu me suis depuis longtemps ? C’est l’autre qui t’envoie ? demanda calmement la camisole à l’habit.
— Je ne vous cacherai pas que je suis là pour rendre la montre à la vieille dame, fit Michel, fier de se montrer stoïque.
— Pas de trouble, je ne vous en empêcherai pas, lui répond le fils de Papi. Ma belle-mère peut attendre. Je veux savoir avant si ça fonctionne, si ça peut vraiment permettre à mon père de guérir.
— De quoi souffre-t-il exactement ? Des séquelles d’une crise cardiaque ?
— Non pas ça. Il souffre de se faire avoir. Il y a trois ans, il a eu un enjeu de santé et est resté dans le coma plusieurs semaines. Sa femme, pas ma mère là là, bien elle l’a quitté parce qu’elle ne voulait pas du rôle d’aidante naturelle.
— C’est ordinaire ça, mais ça peut se comprendre. Il s’en est sorti apparemment.
— Oui, oui. Je ne l’accuse pas. Non pas du tout. »
Une feinte de bernache tombe sur le soulier verni de Michel. Il se raidit momentanément.
« Désolé. Quand mon père s’est réveillé, il est tombé dans un piège en spirale. Ils lui ont greffé un cœur artificiel qui devait tenir pour un bon cinq ans. Un mois plus tard, je l’ai ramené à l’hôpital à cause d’un malaise. Finalement, on lui a remplacé le cœur par un nouveau modèle, un peu plus petit. Et ça a continué.
— Continué ?
— Trois semaines plus tard, encore un nouveau cœur et encore un peu plus petit. Et ensuite deux semaines pour encore un nouveau cœur, encore plus petit. Depuis, il se cache là où le temps n’existe pas. Il y est depuis des mois et son cœur tient bon.
Michel, ne sachant que dire, porte sa main à l’épaule de Paaaa, tout en continuant la marche derrière la galopante Mimine.
Quelques rues plus loin, la caravane piétonne s’arrête devant une taverne. La fille suit son père qui y entre.
Bien que Michel ne sache à quoi s’attendre en absence de fenêtres, il se doute d’un inconfortable niveau de poussière. En y entrant, il n’y voit que des machines à sous et, effectivement, un gros besoin décrassage. Il y a assez de machines pour divertir un Dollarama plein de monde malgré que cette taverne semble vide. En plus des appareils à monnaie, il y aussi des craques : des murs fendus, des ampoules fissurées et des planches à fléchettes. La ruine de cet immeuble a commencé dès qu’on cessa de s’en préoccuper ce qui coïncida avec l’arrivée de ces machines à sous. Le voisinage a graduellement perdu son centre communautaire.
“On ne respire ni mal ni bien. L’air et lourd et ne circule pas”, fait remarquer Michel à lui-même.
Paaaa se rend à la seule machine nourrie par une âme. Rien n’y fait, aucune parole du jeune père ne réussit à atteindre la conscience du joueur de machine. C’est à ce moment que le nouveau venu s’approprie le pot à monnaie.
“Assécher la chute à sa source, bien pensé !” intervient Michel sans y être invité.
L’âme assise tourne la tête et fixe son regard confus à celui plus lucide et déterminé de son fils. Après un moment, des sourires timides s’échangent et le Paaaa révèle la montre à son père. Le septuagénaire saisit tendrement l’artefact, aperçoit sa petite-fille, se lève malgré ses courbatures et se dirige vers la porte.
Pris de panique, le tenancier s’approche nerveusement. Il invite tous à rester, se prendre une table. Ce à quoi, le refus partagé est prononcé et dehors, le groupe retrouve le ciel gris.
Comme Papias souhaite s’asseoir dans le parc malgré le cumulonimbus en amont, le quatuor retrouve le chemin du retour. Tous comprennent que chaque pas sera un pas de moins pour l’aîné. Chaque tendresse partagée leur rappelle pour que le bonheur se dépense, il lui faut le grand air et les éléments. On ne peut pas protéger le temps, mettre en réserve la vie et la famille.
Le passage d’une volée de bernaches offre à Michel la disruption nécessaire pour quitter Papias, Paaaa et Mimine et la montre revolée. Lors de son dernier coup d’œil aux générations du banc public, une faible lueur fumante émane de la montre et cajole leurs cous jusqu’au derrière de leurs oreilles. Sans se rendre compte qu’un filet de lueur s’attache à son soulier, Michel continue tranquillement son bonhomme de chemin à la fois comblé et heureux.
En repassant lentement devant le parc désuet entouré de grands feuillus, Michel voit à présent des dizaines d’enfants s’amuser autour des différentes structures. Il s’assoit au sol pour regarder les enfants qui se courent après, qui se font des petites assemblées dans des cachettes et qui grimpent les glissades au lieu de les descendre. Michel décide alors de ne plus dédier ses journées à sanctionner les propriétaires de balançoires non conformes. Il le note dans son calepin. Dorénavant, il s’appliquera à les concevoir et les construire, ces balançoires.
À son retour devant la vieille dame, il lui explique sereinement qu’il ne peut lui rendre “son temps qu’on lui a pris”. Par contre, il lui donne l’heure juste sur la vie préalablement suspendue de sa dernière flamme. Accompagnée de Michel, la dame s’assoit dans l’abribus. Quelques larmes de nostalgie satisfaite ruissellent.
Le tonnerre gronde. Il pleut finalement à boire debout. Michel tend son pied au-delà de l’abribus pour rincer la feinte sur son soulier. Ses lèvres esquissent le printemps d’un sourire.
“Bloupe”
